On ne dit pas "je vais à Jéru mettre les Téf à la Syna"
Les Feuj ont le sens du raccourci sémantique; j'en veux pour preuve le diminutif Syna pour désigner "Synagogue". Outre le fait qu'il serait souhaitable de supprimer "synagogue" de notre vocabulaire - mot grec qui désigne "Assemblée", peu importe à quelles fins on s'y assemble - mais, dans la mesure où il est rentré dans le vocabulaire courant, autant le prononcer en entier. Car le mot Syna ou SIN'A signifie bien autre chose en hébreu: rien de plus, ni de moins que "haine". Avouez que se rendre à la Haine ou à la Maison de la haine, pour prier ou papoter, au choix, est dérangeant. Chaque fois que j'entends ce diminutif, je tente d'expliquer qu'il ne faut pas le prononcer parce qu'il renvoie sur quelque chose de fort négatif en hébreu et j'explique. On m'écoute poliment, comme on écouterait un allumé qui cherche la petite bête là où elle n'a pas lieu d'être, et bien entendu, on continue à dire : "je vais à la SIN'A mettre mes Téf". Le plus cocasse c'est que bon nombre de conditionnels de Sin'a-Syna connaissent l'expression Sin'at 'Hinam, que l'on pourrait traduire par "haine gratuite". Vous savez, cette haine injustifiée qui de temps à autre règne parmi les juifs et qui, nous dit la tradition, a causé la destruction du Temple. Mais bien entendu, c'était au temps jadis, cela n'existe plus dans nos Maisons de prière, n'est ce pas ?
Le diminutif de TéF me fait penser à la DaF du vendredi soir, à moins que ce soit à Taf. Sachant que Téfilin (phylactères) est le pluriel de Téfila, soit "prière", prendre ses aises avec ce mot, en l'écorchant avec un raccourci, disons irrespectueux, qui renvoie à tout sauf à la prière, ma paraît plutôt stupide. Remarquez que le simple fait de prononcer Téf et Syna prouve que l'on s'intéresse aux choses de la religion, ce qui n'est pas négligeable.
Que dire de Jéru pour désigner "Jérusalem"? C'est le raccourci qui me hérisse le plus les poils des bras. On ne va pas disserter sur la signification du mot Yérouchalaïm; ça nécessiterait de longue pages, qui ne seront pas lues de toutes façons. Rappelons tout de même même, que Jérusalem, en hébreu vient de la racine CHALéM soit entier, complet, parfait; la moindre des politesses serait de ne pas raccourcir/déformer un mot respirant la sainteté et dont la racine même renvoie sur la plénitude. A moins que ce ne soit une manière d'accepter tacitement la partition de Jérusalem : Jéru aux Juifs et Salém aux Arabes. Tant qu'à contracter, je préférerais le suffixe Salém qui lui, au moins, renvoie sur SaLam, Chalom, au préfixe Jéru qui lui ne renvoie sur rien. Autrement dit, chaque fois qu'un juif dit Jéru au lieu de Jérusalém, il fait l'impasse sur la plénitude de la ville et sur le mot Chalom, qui signifie bien d'avantage que Bonjour-Salut.
Puisqu'on navigue en pleine sémantique hébraïque, avez-vous remarqué que les Juifs religieux, ou du moins, respectueux de la langue hébraïque, ne disent jamais Bétéavon, bon appétit, à quelqu'un qui mange. En général, ils ne disent rien parce que le simple fait de manger prouve qu'il en a les moyens et ne crève pas de faim, mais surtout parce que la racine de Bé Téavon est Taava qui signifie aussi bien "insupporter" que "désirer sans retenue", donc manger à s'en "faire péter la panse"; ce qui, vous l'admettrez, n'est pas un souhait à formuler à qui que ce soit.
On devrait plutôt dire: La Briout, que cette nourriture vous apporte la santé et non pas l'inverse. Dans le même ordre d'idées le mot Késséf que l'on peut traduire par "argent" vient de Kissouf, soit une envie irrésistible, une appétit vorace, que rien ne saurait assouvir. Il me semble que c'est là une bonne définition de l'argent. Par décence, il vaut donc mieux éviter d'employer ce mot, ce ne sont pas les synonymes qui manquent. Il est amusant de constater que la racine de Késséf en hébreu renvoie aussi sur "pâlir", soit "blanchir" . Vous voyez donc que le blanchiment de l'argent sale n'est pas une une invention moderne, il figure déjà dans la racine hébraïque du mot Késséf depuis la nuit des temps.
L'hébreu est non seulement une langue sainte mais aussi une science exacte, et, à ce titre, il convient de le respecter, ou du moins, de ne pas lui tordre le cou avec des abréviations qui lui font honte; l'hébreu serait capable de se venger. C'est une des raisons pour laquelle les juifs orthodoxes ashkénazes continuent à utiliser le Yiddish et les Hakhamim sépharades enseignaient la Torah en arabe ou en Ladino; estimant que l'hébreu n'était pas destiné à un usage trivial. Voilà une petite leçon d'hébreu que l'on n'eseigne généralement pas à l'Oulpan, qui n'est pas de l'hébreu mais de l'araméen.