Jacques Attali, le Conseiller écrivain. Un vieux métier juif.
Je viens de lire "Le Conseiller" rédigé par Cyril Auffret sur Jacques Attali. Le livre m'a inspiré quelques réflexions que je vous livre.
Il n'y a qu'une seule chose que je partage avec Jacques Attali, c'est une tendinite au coude due à notre boulimie commune pour la souris et le clavier. A part ça, je ne vois rien d'autre.
Je ne m'intéresse que moyennement au monde qui souffre, et la passion d'Attali pour le micro crédit - fort louable, au demeurant – ne me passionne guère. Mais surtout, je n'ai jamais nourri de passion/admiration pour aucun homme politique vivant, ni pour toute autre célébrité, et l'idée d'en servir un ou une m'est aussi étrangère aujourd'hui qu'elle l'était dans ma jeunesse. Le revers de la médaille est que mon carnet d'adresses est squelettique et que mes bouquins se vendent comme des cercueils à deux places. Le Q.I. y est sans doute pour quelque chose mais il n'explique pas tout.
La différence essentielle entre nous deux est que je suis un mono maniaque et qu'il est un Pic de la Mirandole moderne doublé d'un conseiller du prince.
Conseiller des puissants de ce monde fut un métier très prisé par les juifs. Joseph fut le conseiller de Pharaon, Daniel conseilla Nabuchodonosor, d'autres suivirent ,notamment dans l'Espagne médiévale. Ces conseillers qui furent aussi pour certains d'entre eux "interpréteurs" de rêves qui tourmentaient les puissants, avaient en général un objectif commun: être en position d'aider leurs Frères lorsque le besoin se ferait sentir, ce qui ne manquait presque jamais. Il s'agissait toujours des plus brillants spécimens de la génération concernée, comme l'est Attali à notre époque. Certains d'entre eux combinaient la médecine à la politique ou aux finances. Jacques Attali ne se distingue donc pas de ses illustres prédécesseurs.
Mais quid de ses Frères dans la détresse? Ce n'est certainement pas ce qui a servi de moteur à Attali dans son métier de eitsess gèber (donneur de conseils en Yiddish). Jacques Attali est français de chez français, même s'il fut quelque peu snobé dans sa jeunesse par les "vrais français", ceux qui organisaient des rallyes dans le triangle Neuilly-Auteuil-Passy. Prouver à ces snobs, généralement d'extrême Droite qu'un juif algérien est plus malin qu'eux fait certainement parti de ses désirs d'influence, mais ce n'est qu'une motivation très égoïste. A t-il tenté d'influer sur le prince Mitterrand qui a ouvert grandes les vannes de l'immigration, ce qui nous vaut ce que nous connaissons aujourd'huii, et s'est-il donné la peine de contrer le Quai d'Orsay, aussi anti israélien hier qu'il l'est aujourd'hui, je n'en suis pas sûr.
Autre question que l'on est en droit de se poser et que se pose d'ailleurs Attali: est-il en mesure d'écrire un vrai livre? J'entends par là un livre qui compte vraiment, qui apporte une vision innovante et déterminante sur la pensée de ce siècle ? Jacques voulait dans sa jeunesse être le Raymond Aaron de son époque. Ses tribulations politiques l'ont emporté ailleurs pendant la première partie de sa vie. La seconde lui offre le recul nécessaire pour écrire vraiment, et non pas papillonner au gré de ses centres d'intérêts fluctuants ou au gré de ses flashs. Jacques Attali a reçu une éducation hébraïque, qu'il a complétée en étudiant avec le Grand rabbin Sirat. En sait-il assez aujourd'hui, ou plus exactement, comme le dit Rabbi Nahman de Breslav, est-il en mesure d'accomplir la démarche intellectuelle assignée à chaque juif qui pense, à savoir Léavin davar mi tokh davar, à savoir, comprendre une chose à partir d'une autre. L'intelligence et le talent ne suffisent pas, il faut encore prier pour en être digne. Il faut recevoir la grâce, dans le sens juif et non chrétien du terme.
Quand Maïmonide s'est attelé au Mishné Torah, qui est à mon humble avis son œuvre fondamentale, il avait 20 ans, l'âge de tous les possibles. Il avait une conscience aiguë de ses capacités mais également l'ardent désir de faire œuvre utile, à savoir rendre le Talmud intelligible au plus grand nombre. Dans la deuxième partie de sa vie il a rédigé "Le Guide des égarés", mais il s'agit d'une œuvre à l'usage des intellectuels, soucieux de concilier foi et raison, et, malgré engouement un peu snobinard, suscité par l'ouvrage, il ne constitue pas son œuvre majeure.
Je n'ai pas l'intention de comparer Attali à Maïmonide; malgré l'admiration que j'ai pour le premier; ça ne serait pas faire honneur au second, mais j'aimerais citer une des phrases de Maïmonide qui est de la même veine que l'injonction de Rabbi Nahman : "L'Ecriture est comme un puits caché à une grande profondeur. Et ce n'est que par l'interprétation des allégories, et d'une allégorie par l'autre, que l'on noue, en quelque sorte, les cordes qui servent à y puiser". Encore faut-il savoir ce qu'on cherche à y puiser, avoir une idée directrice et non des pulsions éphémères. Attali continuera t-il à jouer les stars au box office ou s'attèlera t-il à une œuvre majeure. Il en a indiscutablement les capacités et la matière, mais en a t-il réellement le désir et sera t-il digne de recevoir la grâce ?